Cherchez la faute

27 juin 2019

Par le Théâtre sur Paroles
Du 8 au 24 juillet 2019 (relâche 11 et 18) à 10h45 à La Manufacture (2 rue des Écoles)

Où est la faute ?

Lue ou pas lue, tout le monde connaît l’histoire : malgré l’expresse recommandation du divin jardinier, Adam et Eve osent manger de l’arbre interdit !
Chassés du paradis terrestre, ils sont condamnés pour des siècles et des siècles à la douleur, au dur labeur et à la mort… En quelques pages, tout est dit de ce qui fonde à jamais notre bonne et vieille civilisation judéo-chrétienne : au début était le péché, la honte, la
punition… Amen ?

Et si on rouvrait les annales de ce premier procès de l’humanité ? Et si on refaisait l’enquête ? De quoi nos ancêtres ont-ils été coupables ? Quelle est vraiment leur faute ? Y a-t-il des mobiles ? des circonstances atténuantes ?

Le livre est ouvert, et nous lisons… Nous lisons, c’est-à-dire que nous mettons de côté (autant que possible) tout ce que nous savons, croyons savoir de cette affaire. Nous lisons, c’est-àdire que nous retournons au texte initial (l’hébreu), que nous pesons chaque mot, chaque sens, chaque mystère, chaque non-dit, que nous auscultons chaque témoignage au chef d’accusation, que nous reconstituons scène après scène le scénario originel afn de pouvoir le réinterpréter encore une fois…

Alors ? Quelle est cette « faute originelle » ? Pardon ? Comment ça, « où est elle » ? Vous n’en trouvez pas trace dans ces textes ? Nulle part, il n’est question de « faute » ou de « péché », ni de « punition » ou de « châtiment », voire de « culpabilité » ? Mais alors, qu’est-il arrivé ?
Que s’est-il joué au jardin d’Eden ?

Mesdames, messieurs les jurés, vous n’êtes pas au bout de vos surprises…

Une vraie-fausse séance de séminaire herméneutique (!)

Le spectateur est invité à s’assoir autour d’un carré de tables (trente places environ) ou parmi la trentaine de chaises qui forment un deuxième cercle. Sur les tables, des livres éparpillés et ouverts, des bouteilles d’eau minérale, des gobelets, des tasses de café à moitié bues, du papier, des stylos… : bref, le spectateur se retrouve à devoir participer en première ligne à une réunion de travail. A sa place, l’attend un dossier contenant le chapitre 1 de la Genèse biblique (le texte hébreu et différentes traductions), objet de l’étude du jour : il s’agirait donc d’un séminaire d’étude biblique…

Trois lecteurs, assis parmi les spectateurs, semblent mener l’étude. Avec pour ambition de travailler ce texte si ancien et si connu de la création d’Adam et Eve et du péché originel, texte que tout le monde croit connaître sans même l’avoir jamais vraiment lu. D’emblée, le ton est donné… par une sérieuse engueulade ! Alors que « Daniel », un des lecteurs (les personnages portent les prénoms mêmes des comédiens), évoque en ouverture la question de la « faute originelle », les deux autres, « Danielle » et « Frédéric », lui tombent dessus : mais où trouvet-il dans le texte la moindre allusion à une faute ou à un péché, un crime, une punition ?!! Force est de reconnaître (et Daniel avec nous tous…) que la non-observance de l’interdit divin n’est jamais décrite ici sur le mode de la morale et de la culpabilisation

Alors de quoi s’agit-il vraiment ? Qu’est-ce qui est en jeu dans ce texte fondateur de notre civilisation judéo-chrétienne, qui a déjà fait couler tant d’encre, nourrie tant d’oeuvres littéraires et artistiques - suscité tant d’ironie aussi…

« Si nous lisions ? », demande, presque timide, le modérateur « François »…

C’est ce qu’ils vont faire (et les « étudiants » avec eux), le plus humblement possible, comme si c’était la première fois qu’ils découvraient ce texte. Et avec pour seules règles la rigueur de l’exégèse (ne rien rajouter au texte, éprouver toute hypothèse de lecture par l’étymlogie hébraïque et les récurrences d’un même mot …) et la liberté totale d’interprétation (pour autant qu’elle crée du sens et de la cohérence) : l’important n’est pas la prétendue « vérité » de
ce texte, mais ce qu’il nous raconte à nous-autres, en ce début de XXIe siècle : tel un mythe (on n’attend pas que le mythe d’OEdipe, par exemple, nous dise la vérité mais qu’il nous révèle quelque chose d’essentiel de notre humanité).

Cheminant ainsi, au fur et à mesure de la lecture, de la réfexion partagée, d’étonnements en circonspections, de désarrois en illuminations soudaines, nos trois lecteurs vont tenter de comprendre ce qui s’est passé à l’ombre de « l’arbre de la connaissance » : que signife la « solitude » d’Adam ? Pourquoi la multitude des êtres vivants créés par le dieu ne la comble-t-il pas ? Pourquoi Adam est-il d’abord décrit comme « mâle et femelle », ce qui n’est plus jamais
formulé, une fois Eve apparue ? Si Adam est créé à partir de la terre (« adama »), Eve l’est à partir de sa côte (ou plutôt : de son côté !) : qu’indique cette différence de fabrication divine ? Pourquoi Adam ne se met-il à parler et dire « je » qu’une fois Eve à ses côtés ? Pourquoi,
pour répondre enfn à la solitude d’Adam en lui proposant un alter-ego, le dieu lui fait-il don de l’entièreté du jardin d’Eden à la seule exception de « l’arbre de la connaissance » dont il ne devra pas goûter ? Etc etc…

A partir de toutes ces questions, qui surgissent pas à pas de la lecture attentive du texte (dans la traduction régénérante car quasi littérale d’André Chouraqui), s’élabore en direct, sous les yeux et les oreilles des spectateurs complices, une interprétation originale (celle de Marie
Balmary), à mille lieux des versions véhiculées ici et là depuis des siècles, à l’encontre d’un discours culpabilisant, moralisant, misogyne et autoritaire : Et si, au jardin d’Eden, nous était racontée l’expérience essentielle et si diffcile, et si souvent ratée, et mille fois recommencée,
de l’Altérité ?

Une lecture éthique, un spectacle laïc

Que l’on soit bien clair : il n’est jamais question de point de vue religieux dans ce spectacle, de même que Marie Balmary ne travaille jamais les textes bibliques en croyante (et surtout pas comme des textes « révélés », « dictés par Dieu », c’est-à-dire au sens propre indiscutables). Sa lecture (enrichie de celle, polyphonique, du groupe qu’elle anime depuis des années) est d’abord critique : les écrits bibliques, qui ont tous une histoire et un contexte (on peut aujourd’hui à peu près les dater), ont suscité à travers les siècles une quantité extraordinaire d’interprétations, de gloses, de controverses, de dogmes, d’iconographie, d’oeuvres d’art, etc. Ce sont donc, comme n’importe quel mythe, des textes fondateurs de nos civilisations occidentales, des témoins privilégiés de l’aventure humaine, tels qu’ils nous ont été restitués par la transmission orale et la plume de poètes, de scribes, de théologiens, etc. Tous les outils à notre disposition aujourd’hui pour les travailler sont donc les bienvenus, s’ils sont utilisés avec justesse, et s’ils sont productifs de sens : l’histoire, l’anthropologie, la linguistique, la sociologie, la philosophie, la psychologie, etc.

Marie Balmary est psychanalyste. Ce qui la passionne dans l’écoute vivante de ses patients, elle tente de le retrouver à l’écoute vivante de ces textes venus du plus lointain de notre humanité. Ici comme là, s’exprime la grande angoisse humaine, les grandes questions que
pose à tout un chacun l’expérience de la vie, de la mort, de l’amour, de la souffrance, de la fliation, de la relation, etc. Ces textes de spiritualité et de questionnement racontent euxaussi à leur manière la si délicate et diffcile émergence d’un Sujet libre et souverain. Car, sur
les chemins de l’analyse comme tout au long des périples bibliques, il n’est jamais question ici que d’initiation et de libération : comment passe-t-on du statut de « créature » à celui de sujet, capable d’exprimer un « JE » libre et souverain, en relation avec d’autres sujets également libres et souverains ? Ce que Marie Balmary (à la suite d’Emmanuel Levinas et Martin Buber, notamment) décrypte patiemment dans son essai, verset par verset, presque mot par mot, et
que nos trois exégètes semblent réinventer sous les yeux des spectateurs, est que l’avènement du JE coïncide exactement avec celui d’un TU, grâce à la parole échangée entre eux : un TU à la fois égal au JE (« os de mes os, chair de ma chair ») et radicalement autre, ne serait-ce que par sa différence sexuelle.

Ce serait donc à la grande aventure de l’altérité dans l’égalité (donc de la démocratie ?) que nous serions conviés par cet étrange dieu jardinier, invitant ainsi ses créatures à atteindre à la souveraineté (divine ?) du Sujet libre : épreuve si délicate et diffcile, et si souvent ratée (ce qui aurait eu lieu en Eden), expérience à recommencer encore et encore tout au long de nos vies.

À l’heure où les intégrismes de tout poil s’imposent de plus en plus dans l’espace laïque de notre République (laïque, c’est-à-dire neutre dans ses institutions, afn de préserver la liberté de conscience et de croyance de tout un chacun), il est urgent et salutaire de rappeler que toutes les questions humaines sont bonnes à débattre. Et notamment celles qui sont travaillées depuis des millénaires dans les textes dits « sacrés ». Car c’est à nous, citoyens et citoyennes, dans la diversité de nos croyances et de nos conceptions, de ne pas s’en laisser compter par ceux qui voudraient nous imposer autoritairement, voire violemment, leur prétendue « Vérité » unique et indiscutable. C’est à nous tous de se réapproprier en pleine responsabilité ces textes fondateurs, de les interroger (avec rigueur et pleine liberté), afn d’un peu mieux comprendre grâce à eux, avec eux, l’animal étrange et fascinant qu’est l’être humain…